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Le modèle ougandais: mythe et réalité (II)
Autopsie d'une autocratie qui pille l'est du Congo
Introduction
Dans la première partie de la présente autopsie, nous nous sommes posé la
question de savoir si l'Ouganda d'aujourd'hui, façonnée par l'autocrate
Yoweri Museveni, pourrait nous servir de modèle.
Une lecture appliquée des éditoriaux de Charles Onyango-Obbo, distingué
éditorialiste du journal The Monitor de Kampala, nous a révèlé que Museveni
a peu a peu organisé son Mouvement National de la Résistance (RNM) en un
parti-état qui règne au dessus de tout un jeu politique que Onyango-Obbo a
qualifié de "multi-tribalisme". Les ayant-droits à ce jeu politique sont
aisément reconnaissables à des attributs bien distinctifs tels que le goût
immodéré du luxe, le clientélisme, la corruption, etc., qui nous rappellent
à nous congolais les attributs connus sous feu Maréchal Mobutu Sese Seko.
Dans la présente deuxième partie de notre autopsie, nous voulons boucler la
présentation de cette image bien peu reluisante de l'Ouganda de Museveni
qui n'est pas du tout recommandable aux congolais.
La gangrène de la corruption
La corruption est rampante ces dernières années en Ouganda. Elle touche les
plus hautes sphères du régime. L'exemple le plus obvie est celui du propre
demi-frère de Museveni, Général Major Salim Saleh. Ce dernier démissionna à
la fin de l'année dernière de son poste de conseiller militaire de Museveni
après avoir été contraint d'admettre ce qu'il niait jusque là, à savoir
qu'il avait doublé le programme des privatisations officielles en achetant
secrètement la Banque Commerciale Ougandaise (UCB).
Le plus scandaleux dans l'affaire est qu'il s'est approprieé la dite banque avec de l'argent
d'une société écran dont le ministre de la privatisation en personne connaissait le
rôle! De plus, il mentit devant le parlement de n'avoir jamais acheté la UCB avec de
l'argent sale et ce jusqu'à ce que les preuves fussent trop évidentes pour qu'il
perpétue son mensonge.
Salim Saleh avança comme argument qu'il s'était ainsi accaparé de la UCB
pour ne pas la laisser tomber aux mains d'investisseurs étrangers, car il
serait préférable que la banque restent en des mains ougandaises.
D'un point de vue congolais, il est ahurissant d'entendre un tel argument
d'un home comme Salim Saleh. En effet, comme nous le verrons plus bas, le
Général Major Saleh est parmi ceux des généraux ougandais qui pillent les
richesses naturelles de l'est du Congo. Au tout début du régime de Kabila,
Salim Saleh avait installé un important comptoir d'achat de matière
précieuse (or et diamants) à Kisangani. Ce fait était sans nulle doute une
manière de se servir en nature auprès de Kabila après l'avoir installé au
pouvoir à Kinshasa. Comment donc un homme qui ne se gêne pas de dévaliser
le Congo et d'y installer des intérêts économiques importants peut se
permettre d'avancer un argument tel que celui avancé lors de l'acquisition
illicite de la UCB?
Salim Saleh peut donc faire du protectionnisme chez lui et en même temps se
permettre d'avoir des intérêts économiques au Congo! Autrement dit, les
congolais n'auraient-ils pas le droit de le mettre à la porte pour les
mêmes raisons que lui se permet d'interdire aux étrangers d'avoir des
intérêts économiques en Ouganda?
Le même Salim Saleh empocha un large dessous de table lors d'une vente
d'hélicoptères vieillots à l'armée ougandaise. Museveni, à la
place de le punir comme il se devait lorsque le scandale fut mis à nu, lui
pardonna sonforfait (The Monitor, 09 Dec. 1998).
Un deuxième cas intéressant est celui de Matthew Rukikaire, ministre d'état
pour la privatisation, qui, des années de suite, a été désigné comme étant
le meilleur d'entre ses pairs (Monitor, 09/12/1998). Il s'est avéré
pourtant par la suite que Mr Matthew Rukikaire ne s'était pas gêné de se
servir lui-même au
passage de la même manière que le fit le Général Major Salim Saleh.
Un troisième cas est celui du ministre de la santé Dr Crispus Kiyonga,
qui ne s'empêchait pas de faire envoyer son épouse en vacance à l'étranger
aux frais du contribuable, ou encore d'utiliser les véhicules de service
pour faire faire à son entourage des va-et-vients entre Kampala et leur
village natal.
Le malheur dans tout ceci est que Museveni professe partout qu'il combat
sans relâche la corruption et punit pour l'exemple. Il nous semble pourtant
que ses punitions, comme au temps de notre feu Le Maréchal Mobutu, ne
s'arrêtent qu'au portillon de sa clique rapprochée. Les grands bonzes comme
Saleh,
lorsqu'ils sont "punis", sont en fait seulement mutés à d'autres postes tout aussi
lucratifs que ceux qu'ils occupaient avant.
Salim Saleh par exemple s'en est bien sorti du bourbier UCB et n'a pas été
inquiété.
En 1998, la corruption a été tellement répandue que Onyango-Obbo qualifie
cette année de "The year of the thief" (Monitor, Dec. 1998).
En effet, la Banque Mondiale estime que 350 milliards de Shillings
ougandais ont été perdu en corruption de tout genre*. Prenant en compte des
dépenses secrètes et d'autres facteurs, Onyango-Obbo estime ce chiffre à
environ 600 milliards de Shillings. Ce dernier chiffre est d'autant plus
réaliste que l'aventure militaire de Museveni au Congo, motivée en partie
par le goût du lucre de ses généraux, a du initialement coûter beaucoup
d'argent, même si elle s'autofinance peut-être déjà sur les richesses
naturelles du Congo.
Un "Wild West" ("Wild East"?) à l'est du Congo
L'aventure militaire de Museveni au Congo coûte très cher. Des estimations
conservatrices évaluent à environ un million de dollars
US les coûts d'entretien journalier d'un contingent de plus ou moins 10000 soldats au
Congo. Il est généralement reconnu à Kampala que, au vue de tels coûts
énormes, Museveni et ses généraux n'auraient pas pu poursuivre leur aventure
sans l'avoir auparavant transformée en une entreprise auto-financée sur les
richesses minières et agricoles du Congo.
Onyango-Obbo estime que la guerre au Congo, au lieu d'affaiblir voire
détruire économiquement les pays engagés, pourrait au contraire leur
bénéficier largement (The East African, 26 Oct.-01 Nov., 1998). Ceci
explique que la course poursuite militaire se fait essentiellement vers les
zones riches en matières minérales et agricoles comme l'Ituri, le deux
Kivus, le Kasai-oriental et le Haut-Katanga. En occupant de telles zones,
les pays engagés dans la guerre pourraient payer l'effort de guerre sans
malmener leur budget domestiques réciproques.
Comme tous ces pays engagés dans l'imbroglio congolais pour soit disant y
soutenir l'avènement de la démocratie ne sont pas eux-mêmes des modèles de
démocratie, une autre raison de courir vers les zones riches du Congo est
de permettre à leurs officiers supérieurs de s'enrichir en nature; de
la sorte, il ne viendrait pas à l'esprit de monter un coup d'état contre
l'autocrate au pouvoir.
Une conclusion que l'on pourrait tirer avec Onyango-Obbo de cet état de
choses est que "in the long-term this means there are less, not more,
incentives in mineral rich countries like Congo, for foreign intervention
forces to disengage ... we should prepare for a "prolonged war" ...".
L'agence MISNA rapportait récemment que le pillage du Congo a atteint des
proportions "outrageante" (11 Mars 1999). Le Rwanda, le Burundi et
l'Ouganda déplacent massivement des produits à haute valeur ajoutée comme
le café, le the, les bois précieux, l'or et le diamant des zones contrôlées
par les "rebelles" du RCD vers Bujumbura, Kigali et Kampala. La De Beers
aurait même installé un comptoir d'achat de diamants à Kigali dont le sous
sol est pourtant dépourvu de ce métal précieux.
Il y a quelques semaines de cela, le prix du bois a considérablement baissé
sur le marche à Kampala, due aux transferts massifs de bois précieux
congolais par véhicules militaires de l'Ituri en Ouganda par les officiers
supérieurs de Museveni.
L'on se rappellera aussi de cette épisode rocambolesque datant d'il y a
environ 4 mois au cours de la quelle un avion de transport léger s'écrasa
dans la région du mont Ruwenzori avec à son bord l'un des plus hauts gradés
de l'armée de Museveni. Tous les occupants de l'avion trouvèrent la mort et
on découvrit
sur le site de l'accident qu'en plus d'accompagnateurs à la réputation très
mafieuse, un
million de dollars US se trouvaient dans l'avion en question. Il s'avéra
plus tard que l'argent était destine à l'achat à vil prix de métaux
précieux au Congo.
Le journal Sunday Vision a rapporté le 28 Mars dernier qu'un trafic intense
s'est installé entre Kisangani et Entebbe et que des membres de l'armée
ougandaise y seraient impliqués. Ce traffic porterait sur
de la contrebande de sel, des allumettes, de savon, des cigarettes, de la
bière, de sucre, d'appareils électroniques et d'alcool. New Vision confirme
en outre que le trafic engloberait aussi du bois précieux.
Quant aux auteurs dudit trafic, il s'agit d'officiers généraux. Le Ministre
d'Etat à la défense, Mr Steven Kavuma, s'est empressé de démentir que
l'armée ougandaise soit trempée dans de telles pratiques tout en promettant
une sévère punition à ceux des membres de l'armée qui s'y adonneraient.
Mobutisation de la Génération Museveni
Nous nous souvenons très amèrement de ce qui a certainement le plus
caractérisé le mobutisme: Une concentration des pouvoirs et des richesses
économiques entres les mains d'inamovibles personnes proches voire
ethniquement liées à Mobutu.
Le même phénomène existe en Ouganda actuellement, avec en plus son
extension à l'est du Congo.
Ceux qui comptent pour la politique ougandaise au Congo sont tous des
proches parents: Museveni lui-même, son frère le Général Salim Saleh et son
chef d'état major au Congo, le Général James Kazini, proche cousin des
deux premiers.
Il y a deux ans et demi de cela, Onyango-Obbo écrivait les lignes
prémonitoires suivantes que nous citons entièrement:
"Maj. Gen. Salim Saleh, le soldat qui fut rappelé de sa retraite pour aider
a subjuguer des rébelles troublants dans le nord, dit que le parlement
devrait autoriser à l'armée de poursuivre les rebelles ougandais jusqu'à
l'intérieur des "pays voisins" et y détruire leurs camps. (...) ... après
qu'ils aidèrent à chasser Idi Amin du pouvoir en 1979,
[Les tanzaniens] volèrent des voitures Honda Accord, des appareils TV et
vidéo et rendirent en ceinte le plus de femmes ougandaises qu'ils
pouvaient.
Si le général avait son vu exhaussé et conquérait le sud du Soudan pour y
détruire les bases que la Lord's Resistance Army est supposée y entretenir,
l'Ouganda ne se comporterait pas différemment."
(The East African, 27 Octobre - 03 Novembre, 1996)
Et Onyango-Obbo d'ajouter que le rwandais feraient la même chose au Kivu et
au Congo.
Hélas! Cette prédiction s'est avérée très juste: L'Ouganda et le Rwanda
pillent l'est du Congo. De nombreux rapports d'associations civiles
crédibles rapportent ces pillages qui ont tout l'air d'être systématiques,
voire prémédités. Leur caractère prémédité se voit au fait que aucun
châtiment exemplaire n'a été jusqu'à présent infligé aux auteurs. Selon un
schéma de type mobutien, les voleurs sont les membres mêmes des cercles
influents du pouvoirs, voire leurs familles.
Le phénomène ethnique en cause ici rappelle aussi le phénomène "pouvoir
Ngdandi" de Mobutu et est commun aux pouvoirs ougandais et rwandais. Il
s'agit de l'origine ethnique très minoritaire de ces pouvoirs. Il n'y a ni
de facto ni de jure aucun empêchement à ce qu'un membre d'une
minorité ethnique arrive au pouvoir dans un pays dont il est citoyen. Il y
a par contre un reproche massif à ce que des tenants du pouvoir
transforment ce dernier en bastion exclusif d'une minorité souvent très
insignifiante numériquement. Or, c'est ce qui se passe en Ouganda sous
Museveni et dans le Rwanda de l'après-génocide de 1994.
Les craintes des minorités ethniques sont souvent justifiées par le
comportement inacceptable souvent observé dans beaucoup de pays africains
ou les grandes ethnies majoritaires ont raflé toute la mise du pouvoir
après les indépendances, ne laissant quasiment rien aux minorités. Ces
dernières ont souvent eu recours à des guerres pour accéder au pouvoir.
C'est le cas des Himas en Ouganda, des Tigréens en Éthiopie et des Tutsis au
Rwanda. Bien que numériquement insignifiantes, elles ont souvent réussi à
prendre le pouvoir par la force parce qu'il est bien plus facile
d'organiser et de discipliner un petit groupe. Il y a rarement de la
diversité de pensée
dans un tel groupe. Généralement, en cas de sentiment d'oppression,
l'extrémisme y prévaut. Ce qui fait que lorsqu'un tel groupe, au sein
duquel des extrémistes ont pris le dessus, arrive au pouvoir, il sait
mieux en gérer le maintien, presque toujours répressif, face à l'immense
majorité qui, à cause de la multitude des courants de pensée et d'opinions
qui la parcourent, s'autoparalyse. Les exemples à ce sujet sont obvies et
nous n'y revenons pas.
Le grand défi pour ce genre de pouvoir, c'est -- comme le dit Onyango-Obbo
-- "how to democratise by opening up the political space to the majority,
and yet not lose power to them". Onyango-Obbo ajoute:
"In their fear they will not let the wise hand of history take its course
and produce a popular national figure to emerge in places where they have
influence as in Congo. They will install a stooge - like Kabila. And, for
better or for worse, pull him down when he threatens to become
uncontrollable - like Kabila." (The East African, 27 Octobre - 03 Novembre, 1998)
Ainsi, au mépris de ce que la population congolaise peut endurer comme
souffrances, les régimes ougandais et rwandais ont mis en place une
marionnette au pouvoir à Kinshasa, profitant de la désorganisation
compréhensible du Congo de l'après-Mobutu.
Conclusion
Notre investigation n'avait pas pour but de tirer à la fin des conclusions
pour l'Ouganda, mais pour le Congo. La meilleure conclusion qui peut être
tiré de tout ce que nous voyons se faire au Congo et le meilleur conseil
que nous pouvons donner à ceux qui le pillent est contenu dans le
passage suivant:
"Congo has never been mobilised since the mid-60s. It was mobilised
modestly and energised by Kabila and his group in 1996-97; and by both
Kabila and the Rally for Democracy rebels today, although in the former
case it might be for the dubious duty of getting "spears and machetes" and
killing the nearest Tutsi. By getting to carry guns and to kill, the
Congolese have been radicalised. Combined with the cynicism that will
inevitably prevail as it becomes clear that all foreigners come to Congo to
chop off a bit for themselves leaving less and less for the owners of the
land, the people will chase all invaders and expatriate liberators." (The
Monitor, 02 Août, 1998)
La mobilisation du pays est à venir. Elle conduira sûrement,
telle une marée irresistible, à reprendre ce que l'on nous vole
aujourd'hui et à punir sévèrement quiconque a osé
et osera encore abuser du Congo.
Le conseil vaut aussi pour tous les autres qui pillent le pays au nom de
Kabila.
A bon entendeur, salut!
---- La rédaction
* Nous n'avons malheureusement pas pu accéder à
un taux de change pour le shilling ougandais.
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