COMMUNIQUE DE PRESSE

 

 

M. LOUIS MICHEL ET LE REVE EURAFRICAIN DES ANNEES 60

 

«Dans l'achèvement de l'Europe en tant que réalité politique, le rapport à l'Afrique n'est pas quelque chose de banal. A terme, un partenariat privilégié avec l'Afrique est un passage obligé pour assurer l'indépendance géopolitique et géostratégique de l'Europe».

 

(Interview publiée dans Le Soir du samedi 4 et dimanche 5 septembre 1999, p. 10.)

 

Réf. : RBL/UDPS/DE/156/99

 

La partie de l'Afrique située au Nord du Sahara se trouve, géographiquement et historiquement, si proche de l'Europe méditerranéenne qu'on pourrait les considérer comme appartenant à un même espace culturel et économique. Le général Smuts, alors premier ministre de l'Union Sud-Africaine, avait dit, en 1947 que le désert du Sahara, et non la Méditerranée, constituait en réalité la limite septentrionale de l'Afrique. «Les mers ne sont pas des frontières, mais des voies de communication. Ce sont les déserts qui sont des frontières naturelles».

 

Du temps des Romains, l'Afrique du Nord serait devenue l'Europe du Sud… Seulement, au 7ème siècle de notre ère, l'islam a conquis l'Afrique du Nord, l'arrachant à l'Europe et la séparant de celle-ci par un «rideau de fer» millénaire, économiquement, politiquement et spirituellement. Smuts écartait de «son Afrique» les régions situées au Nord du désert, tout comme la France, elle, souhaitait «intégrer», par l'assimilation, le Maghreb dans «son» Europe. Mais la géographie, l'histoire, l'islam, la révolution arabe ont fait que l'Afrique du Nord est autant africaine qu'arabe.

 

En outre, l'Afrique a été, avec le Moyen-Orient, le principal et le plus proche fournisseur des matières premières à l'Europe, et tout l'Occident en a énormément profité pour son industrialisation et son développement. C'est pourquoi, durant la période de la guerre froide, l'Occident a empêché que le bloc soviétique ne s'implante au Moyen Orient et en Afrique et ne détourne ces régions de l'Europe. Cela aurait été pour l'Europe une catastrophe dont elle ne se serait pas relevée. Les pays européens protectionnistes - la France et le Portugal – avaient tout simplement transformé leurs anciennes colonies en provinces d'outre-mer. Pour l'Europe, l'Afrique a été et reste une région d'importance économique et stratégique vitale. Et l'Eurafrique apparaissait, pour l'Europe, comme une sorte de système de sécurité, une réponse au «vide» créé par la décolonisation.

 

En 1957, M. Pierre Wigny, ancien ministre belge, avait exprimé d'une manière aussi instructive que frappante comment beaucoup d'Européens concevaient l'Eurafrique:

 

«L'Afrique fournit les matières premières, l'Europe la matière grise»… L'Eurafrique signifiait que l'Europe devait perpétuer la domination politique et l'exploitation économique d'une Afrique complémentaire, quelles que soient les formes institutionnelles de l'évolution politique. Pour ce faire, l'Europe a tissé, avec l'Afrique, des relations de dépendance politique, économique, militaire, culturelle, idéologique… qui ont maintenu l'Afrique dans un état de sous-développement permanent.

 

Un ensemble de facteurs avaient favorisé la naissance, en Europe, de ce rêve néocolonial, notamment: la proximité de l'Afrique, le retard de l'éveil de l'Afrique par rapport à l'Asie, la guerre froide et son incidence sur les relations entre les Etats-Unis d'Amérique et les pays de l'Europe occidentale…

 

Encore aujourd'hui, Certains européens – Hervé Hasquin par exemple - considèrent l'avenir de l'Afrique comme une conjonction de zones d'influence britannique, française, belge et portugaise, protégées par un système de bases militaires. Ces hommes croient encore possible d'insérer, même aujourd'hui, l'avenir de l'Afrique dans des structures englobant la projection de leurs intérêts sur l'Afrique. Ils continuent à considérer l'Afrique comme une dépendance et c'est en fonction de leurs intérêts qu'ils envisagent que l'Europe et l'Afrique, si complémentaires, s'unissent…

 

C'est clair: les intérêts des peuples africains ne comptent nullement dans ce rêve néocolonial. Seuls les intérêts des européens comptent. En ce qui concerne le Congo, ce rêve néocolonial s'est réalisé avec beaucoup de succès, de 1960 à ce jour, avec la complicité de certains Congolais qui ont accepté, bien volontiers, de servir d'agents d'affaire des intérêts étrangers. Les institutions démocratiques qui traduisaient la volonté du Peuple Congolais et qui visaient la réalisation de ses intérêts ont été systématiquement bloquées; et les patriotes et démocrates combattus, éliminés politiquement et même physiquement. Le gouvernement Lumumba n'a fonctionné que pendant trois mois (30 juin-14 septembre 1960). Le gouvernement d'union nationale de Cyrille Adoula n'a fonctionné, tel qu'il avait été composé et plébiscité – à majorité progressiste - par le Parlement que pendant six mois (2 août 1961-10 février 1962).. La Constitution démocratique de Luluabourg promulguée le 1er août 1964 a été étouffée dans l'œuf le 24 novembre 1965. Le gouvernement Légal de Transition issu de la Conférence Nationale Souveraine et dirigé par M. Etienne Tshisekedi n'a fonctionné que pendant trois mois (15 août –1er décembre 1992).

 

Par contre, l'Etat néocolonial instauré le 14 septembre 1960 a duré quatre ans (jusqu'au 24 novembre 1965) et a préparé l'avènement de la dictature néocoloniale mobutiste qui a duré 32 ans (24 novembre 1965-16 mai 1997). La dictature de Kabila, totalement initiée et planifiée de l'Extérieur par les occidentaux par des africains interposés (Rwanda et Ouganda principalement) afin de bloquer la marche du Peuple Congolais vers la victoire face à un Mobutu agonisant (physiquement et politiquement), n'a servi, pendant deux ans et demi de règne (17 mai 1997 à ce jour) que des étrangers (parrains de Kabila d'hier et d'aujourd'hui). En copie conforme, les rebelles agissent exactement de la même façon envers leurs parrains depuis le 2 août 1998. Ainsi, dans tous les camps les similitudes sont éloquentes: les intérêts du Peuple Congolais ne comptent pas, le pouvoir exercé émane de l'Extérieur par les armes: le Peuple Congolais n'en est ni la source, ni le fondement, ni le premier bénéficiaire. Aucun de ces pouvoirs n'a, jusqu'à présent, rendu des comptes au Peuple qu'il gouverne. Les libertés politiques et civiles et les droits fondamentaux du Peuple sont violés chaque jour qui passe. Les fonctionnaires ne sont pas payés. Les civils sont tués et leurs maisons bombardées.

 

L'interview de M. Louis Michel, ministre belge des Affaires Etrangères, publiée dans Le Soir du samedi 4 et dimanche 5 septembre 1999, rassure lorsque le ministre parle d' «un partenariat avec l'Afrique fondé sur les droits de l'homme, la démocratie et le développement»; mais inquiète par le contenu de la phrase citée en exergue en tête de ce texte, qui semble prolonger le rêve eurafricain. Le gouvernement belge devra résister de toutes ses forces à la tentation de rééditer au Congo aujourd'hui le rêve eurafricain qui a causé des blessures non encore cicatrisées et dont les résultats, en termes de coopération, sont un échec. Ce serait la meilleure manière de totalement se discréditer auprès des Congolais, de déterrer la hache de guerre entre la Belgique et le Congo et de compromettre les intérêts belges, présents ou futurs, au Congo.

 

Le partenariat dont parle M. Louis Michel et que, pour notre part, nous souhaitons de tous nos voeux, suppose des relations entre gouvernements représentatifs de nos peuples respectifs, basés sur le respect mutuel, l'indépendance et la souveraineté de chaque pays et visant les intérêts respectifs des deux pays et leurs peuples. Or, actuellement, le Congo ne possède pas de gouvernement représentatif de son Peuple. Un tel gouvernement ne pourra sortir que d'un cadre juridique consensuel lors du dialogue inter-congolais. La Belgique ne peut donc que soutenir, cette fois-ci, de manière effective et concrète, la volonté de la majorité du Peuple Congolais. En effet, cette majorité appelle de tous ses vœux la pacification du pays et la poursuite du processus démocratique initié par la Conférence Nationale Souveraine (CNS). La Belgique - et grâce à elle – ainsi que les autres partenaires du Congo peuvent y contribuer en exerçant des pressions contraignantes sur les belligérants congolais et leurs parrains afin que l'accord de cessez-le feu signé à Lusaka soit respecté, que le début du dialogue national inter-congolais se déroule dans les délais prévus par l'accord, et que soit respectée l'application de l'accord politique issu de ce dialogue national, jusqu'à la tenue des élections. Ces pressions sont notamment le refus de visa et l'isolement politique, diplomatique et les sanctions économiques.

 

Fait à Bruxelles, le 8 septembre 1999.

 

Pour le Bureau de Représentation de l'UDPS/BELUX

 

Dr François Tshipamba Mpuila,

Représentant

 

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