MESSAGE DE L'UDPS A L'INTELLIGENTSIA CONGOLAISE DE LA DIASPORA SUITE AU SUICIDE DE Dr GILBERT ZAGBA A BRUXELLES

 

Gilbert Zagba, docteur en Médecine, détenteur d'un doctorat en sciences biomédicales, option Anatomie et président de l'Association des Intellectuels Congolais de Belgique, s'est suicidé vendredi 27 août 1999 à Bruxelles et a été enterré vendredi 3 septembre 1999 à Bruxelles. L'Association des Intellectuels Congolais est un forum de rencontres et d'échanges scientifiques ainsi que d'information et de sensibilisation de l'Intelligentsia Congolaise de Belgique et des Partenaires étrangers sur le drame du Peuple Congolais.

 

Ce drame est provoqué et entretenu par une minorité de Congolais qui refuse de se plier à la volonté de la majorité de doter le Congo des institutions démocratiques stables. Cette minorité de Congolais anti-patriotes, anti-démocrates, opportunistes et aventuriers ne cherche qu'à s'emparer du pouvoir politique pour piller les richesses nationales. Pour y parvenir, elle corrompt et manipule une partie naïve de la majorité; divise la majorité par la création des conflits interethniques et tribaux; et pactise avec certains étrangers désireux de dominer et d'exploiter le Congo. Ces parrains étrangers les placent alors au pouvoir par les armes, et ensemble ils imposent la dictature et pillent les richesses nationales. En outre, le Dr Zagba participait à toutes les manifestations organisées à Bruxelles par l'UDPS pour que le Peuple Congolais recouvre sa dignité humaine, soit respecté dans ses libertés politiques et civiles et dans ses droits fondamentaux et vive libre et heureux dans un Etat de droit réellement indépendant, souverain, démocratique et prospère. C'est donc un vrai patriote et un combattant de la liberté qui disparaît.

 

Le Dr Zagba n'est pas rentré au Congo, malgré les offres d'emploi par les universités congolaises, à cause de son aversion contre un régime qui maintient les professeurs d'université et les étudiants dans des conditions matérielles et académiques insupportables. Refusant d'aller se faire réduire à l'état d' esclave par le régime au Congo, et confronté en Belgique au mépris, aux humiliations, à la discrimination et aux conditions infra-humaines d'existence qui ont même provoqué la dislocation de son foyer, le Dr Zagba a préféré se suicider.

 

Dans l'être du Dr Zagba s'est concentré avec le maximum de densité notre drame collectif. Son suicide est notre échec collectif, un symbole et une interpellation pour nous tous sur le sens de notre vie. Sans vouloir nous poser en juges de la décision fatale du Dr Zagba ni nous attarder sur les différentes conceptions idéologiques et religieuses du sens de la vie, nous voulons plutôt, et très concrètement, focaliser votre réflexion sur les aspects, ci-après, de notre drame commun:

 

1. Fruits des sacrifices des autres pour devenir des agents de développement

 

Nos familles et la Nation ont consenti des sacrifices pour nos études afin que nous devenions des agents du développement pour nos familles et pour notre Patrie. Or, le régime politique en place à Kinshasa opprime les intellectuels restés ou rentrés au pays et ne leur octroie pas les conditions matérielles et académiques requises pour servir la Patrie. Ceux qui sont au pays s'exilent, et ceux qui sont à l'étranger refusent de rentrer sans pour autant trouver le bonheur dans l'exil: nous ne serons jamais mieux ailleurs que chez-nous. Et non seulement nous perdons au fil du temps notre bagage intellectuel, mais l'âge et les soucis qui s'accumulent amènent à leur tour la mort parmi nous. Certains sont déjà morts et enterrés à l'étranger. Et plusieurs, au pays comme à l'étranger, sont des cadavres ambulants. La solution ne réside ni dans l'indifférence, ni dans la résignation, ni dans le soutien à la dictature, mais plutôt dans un combat collectif pour amener la Communauté internationale à soutenir réellement et concrètement la volonté de la majorité qui veut instaurer la démocratie pluraliste au Congo.

2. La véritable libération de nous-mêmes et des membres de nos familles restés au Congo

 

Notre attitude d'assistance sociale envers les membres de nos familles restés au Congo – envoi des véhicules d'occasion, de l'argent – favorise leur dépendance et parasitisme envers, non seulement l'Occident, mais aussi envers ses sous-prolétaires et exploités que nous sommes. Ici à l'étranger, nous profitons des structures politiques et sociales de la démocratie, fruit de la lutte des peuples des pays hôtes: libertés, droits, sécurité sociale, allocations familiales, allocations au chômage… Ces structures ne sont pas une spécificité exclusive pour les peuples des pays occidentaux. Tous les êtres humains et tous les peuples y ont droit, car les libertés politiques et civiles et les droits fondamentaux garantis par ces structures sont des facultés naturelles de tout être humain. Celui (Mobutu, Kabila) qui en prive ses compatriotes considère ces derniers, non comme des êtres humains, mais comme des animaux ou des esclaves.

 

Nos ancêtres n'avaient pas attendu Montesquieu et les Occidentaux pour organiser démocratiquement leur société. Plusieurs auteurs ont démontré que dans la société africaine précoloniale, d'une part la personne humaine avait conservé sa consistance ontologique, axiologique et culturelle et était un être libre et responsable, une évidence première et irrécusable; et d'autre part le mode ordinaire et dominant de l'organisation politique et sociale de la société était la démocratie. De nombreux auteurs ont même trouvé des affinités essentielles entre la démocratie athénienne et celle des sociétés africaines précoloniales et affirment que la Grèce antique, berceau de la démocratie, de la culture et de la civilisation occidentales s'était inspirée de la culture africaine précoloniale. La différence entre l'Afrique et l'Europe est survenue au cours de l'histoire du fait que la société européenne a évolué dans le sens de la participation maximale et efficiente du peuple à l'organisation et à l'exercice du pouvoir et de la libération de la pensée et de l'esprit tandis que des systèmes d'asservissement se sont abattus sur l'Afrique en général et sur le Congo en particulier dès le 15ème siècle. Le Congo a connu 5 siècles de la traite des esclaves (16è-19è siècles); 80 ans de colonisation (1885-1960); 5 ans d'Etat néocolonial (1960-1965); 32 ans de dictature néocoloniale mobutiste (1965-1997; et 2 ans et demi de dictature fasciste kabiliste (1997-1999). Ces systèmes ont en en commun les paramètres ci-après: ils ont été initiés et planifiés de l'Extérieur et ont bénéficié, pour leur réussite, de la complicité des Congolais; ils ont bloqué la dynamique et l'évolution intérieures de la société congolaise; ils ont vidé la plupart de Congolais de leur substance ontologique, axiologique et axiologique; ils les ont dépersonnalisés; ils imposé la dictature et pillé les richesses nationales.

 

La longue lutte de notre Peuple pour sa libération avait conduit à l'indépendance, à la Loi Fondamentale de 1960 et à la Constitution démocratique de Luluabourg de 1964 pour culminer dans l'organisation de la Conférence Nationale Souveraine (CNS, 1991-1992). Ce forum avait élaboré les structures politiques et sociales de la démocratie pour notre pays. Curieusement, certains d'entre nous ont soutenu les dictateurs qui ont bloqué leur application; paupérisé nos familles et retardé l'insertion de notre pays dans le concert des nations libres, civilisées, démocratiques et prospères. La politique de ces dictateurs prive nos familles de leur droit inaliénable de jouir elles aussi des structures politiques et sociales de la démocratie comme nous ici à l'étranger. Soutenir la dictature au Congo est un acte suicidaire pour la Patrie, pour nous-mêmes et pour les membres de nos familles restés au pays: ceux-ci meurent chaque jour de faim; de maladies bénignes; d'épidémies et d'endémies jadis éradiquées; d'absence d'infrastructures sanitaires et pharmaceutiques minimales, de maladies de stress (hypertension artérielle…). C'est une contradiction flagrante dans les termes que de profiter des structures de la démocratie en Occident, de déclarer aimer les membres de nos familles restés au pays et d'organiser ici les deuils à leur décès tout en soutenant les régimes qui les tuent en bloquant la démocratie au Congo.

 

Les intellectuels qui soutiennent ainsi des dictateurs prolongent aujourd'hui l'action néfaste des Kapitas fournisseurs d'esclaves aux négriers étrangers; des Kapitas médaillés qui avaient amené leurs compatriotes à se soumettre à la colonisation et aux travaux forcés; de Kasa-Vubu, de Mobutu et du groupe de Binza qui, de 1960 à 1965, avaient aidé les néocolonisateurs à bloquer les institutions démocratiques, à combattre le courant patriotique et démocratique représenté par Lumumba et à instaurer un Etat néocolonial; du groupe de Binza -dont Mobutu était le chef de file- qui avaient, de 1965 à 1992, bloqué l'application de la Constitution démocratique de Luluabourg, combattu les patriotes et les démocrates, instauré une dictature néocoloniale et pillé le pays ensemble avec leurs parrains étrangers; du groupe de Binza toujours avec Mobutu à la tête, de la famille politique de Mobutu, des vagabonds politiques et d'une milice armée toute dévouée à la solde du dictateur Mobutu empêché l'application des Actes de la Conférence Nationale Souveraine (CNS) de 1992 à 1997; et de Kabila et de l'AFDL qui à leur tour bloquèrent l'application des Actes de la CNS de 1997 jusqu'à ce jour.

 

La seule manière de prouver notre amour pour nos familles et pour notre Patrie et de nous libérer vraiment consiste à lutter pour que s'instaurent au Congo les structures politiques et sociales de la démocratie.

 

3. Le degré de civilisation d'un homme

 

Le degré de civilisation d'un homme est notamment proportionnel:

 

 

 

 

Quelle est notre attitude réelle et journalière par rapport aux violations des libertés et des droits de l'homme dans le monde et dans notre pays?

 

4. Le progrès : la loi de la sédimentation

 

Chaque homme connaît cette loi car la croissance physique et mentale de l'organisme vivant suit la loi de la sédimentation (cellules, organes, tissus…). Chaque intellectuel sait, à partir de son domaine scientifique, que le progrès procède par sédimentation et non par substitution. Chaque génération puise dans l'histoire les richesses y déposées par les générations passées, les enrichit à son tour, et ainsi de suite. La reconnaissance de la liberté foncière de l'homme, en Occident, a été précédée d'un long effort historique d'affranchissement mental auquel chaque génération a apporté sa contribution en insistant sur le « je » comme une consistance ontologique et axiologique; un être libre et responsable; un centre de perception, de décision et de créativité. Y ont contribué les philosophes de l'Antiquité (Socrate, Platon, Aristote, les Sophistes), du Moyen-Age (St Thomas d'Aquin), du 16è-18è siècles (Réforme, Rationalisme avec Descartes, Spinoza, Leibniz), du 19ème siècle (Idéalisme allemand: Kant, Hegel, Schelling, Fichte), du 20ème siècle (Existentialisme avec Sartre, Gabriel Marcel, Camus, Kierkegaard; Phénoménologie avec Maurice Merleau-Ponty…). Ce mouvement a abouti à la Déclaration des droits de l'homme et du citoyen de 1789-1791 et à la Charte internationale des droits de l'homme de 1948; et a culminé dans la démocratie comme système de gouvernement.

 

L'idée de la démocratie elle-même a évolué par sédimentation en trois phases. La démocratie a été d'abord une exigence et un instrument de la liberté, et s'est introduite exclusivement dans des institutions politiques. Elle fut ensuite une exigence et un instrument de la justice, et s'est étendue aux rapports économiques et sociaux. Enfin, elle tient aujourd'hui, dans les sociétés développées, à assurer le contrôle de la collectivité sur la croissance économique et sur le bon usage de la prospérité. Mais le service de la justice n'a pas balayé le service de la liberté: la volonté d'instaurer une société juste n'a pas éliminé le souci de maintenir une cité libre. Et ni l'un ni l'autre n'ont été effacés par la gestion de la prospérité: la gestion d'une société prospère ne saurait être pleinement démocratique si elle néglige les impératifs de la liberté et de la justice.. Sans doute, à chaque étape de l'évolution, les données politiques et sociales marquent de leurs exigences particulières l'idée démocratique, mais la conscience des hommes conserve la mémoire des services rendus par les générations précédentes et les enrichit. Si bien qu'aujourd'hui, la démocratie doit sa densité à une pluralité de significations déposées en elle par l'histoire. Elle est lourde de toute la substance, dont à chaque moment de son histoire, l'ont enrichi l'attente et les efforts des hommes. Toute l'histoire prouve que la démocratie réalisée n'est jamais qu'un moment du mouvement démocratique. Un mouvement qui jamais ne s'arrête car, pour les hommes qui le suscitent, la démocratie est, non seulement une manière d'être des institutions, elle est plus encore une exigence et une valeur morale dont le contenu est déterminé à la fois par l'insatisfaction que procure une situation présente et par l'image de ce que serait un ordre politico-social meilleur, c'est-à-dire le Bien.

 

A la CNS, notre Peuple a respecté cette loi du progrès, car dans les Actes de la CNS se trouve condensé et intégré dans une synthèse supérieure tout le patrimoine patriotique et démocratique contenu dans la Loi Fondamentale de 1960 et dans la Constitution démocratique de Luluabourg de 1964. Kabila a amené une logique paléo-révolutionnaire et anti-progrès de table rase consistant à anéantir, en rejetant en bloc les Actes de la CNS, tout le patrimoine patriotique et démocratique acquis au cours de plusieurs années de lutte et au prix du sang par le Peuple. Il veut créer un Congo nouveau tel une génération spontanée ex nihilo! Et il met en place un système fasciste et archaïque où, par son décret-loi n° 003 du 27 mai 1997, il s'octroie des pouvoirs absolus et illimités et identifie sa personne à l'Etat et sa volonté arbitraire à la loi. Et les intellectuels, y compris ceux venus de la diaspora – et donc sensés avoir intériorisé l'idéal et la culture démocratique et métabolisé la loi du progrès - sont les piliers d'un tel régime! La mauvaise foi, l'ignorance et le masochisme ne suffisent plus pour expliquer pareille attitude, il se pose en nous un réel et profond problème : celui de civilisation et de la consistance même de notre être ontologique et axiologique. Réfléchissons-y, froidement.

 

Fait à Bruxelles, le 6 septembre 1999.

 

Pour le Bureau de Représentation de l'UDPS/BELUX

 

Dr François Tshipamba Mpuila

Représentant

 

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