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Du sous-développement et le tiers-monde

Le sous-développement et le tiers-monde sont indissolublement liées. Le tiers monde nest pas quun concept géographique, cest surtout un concept politico-économique adhérent aux idées de diversités économiques, politiques, géographiques, historiques et sociologiques sous langle des civilisations, des structures sociales et religieuses. En dépit de ses divergences la cohésion des états du Tiers Monde se fait au moyens dactions collectives au seins dorganisation internationales. Cette cohésion se manifeste aussi par une adhésion à certaines revendications communes aux pays en voie de développement dans les relations internationales contemporaines. Les pays du tiers-monde adhèrent pour la plupart aux thèmes politiques comme lachèvement du colonisation, le non-alignement, le nouveau ordre économique. A ses différences de structure et de choix politiques sajoutent des clivages économiques. Et puisque tout système politico-économique, interne ou internationale doit, pour évoluer, connaître une modification du moule juridique dans lequel il sinsère, les pays du Tiers Monde cherchent à infléchir lensemble du droit international dans le sens de leur aspirations. Malgré ses faiblesses, le Tiers Monde est une force dans les relations internationales.

Les peuples du Tiers Monde ont en commun davoir été soumis à des formes diverses de colonisation. Aussi la décolonisation mobilise le Tiers monde depuis quil commence à exister. Les pays développés interviennent dans le Tiers Monde de façon multiforme. Les fondements idéologiques de ces interventions sont également diverses. Chaque pays accordant de laide au Tiers Monde laccorde de façon sélective et donc inégalement répartie. Chacun a ses alliés, ses partenaires privilégiés qui bénéficient de son appui militaire, économique et diplomatique. Les pays développés peuvent intervenir directement ou indirectement dans les conflits et crises qui apparaissent pour partie comme des aspects de leur propre affrontements. Les allégeances sont, quant à elles, instables et évolutives.

Le Tiers Monde manifeste sa volonté de ne pas prendre part aux querelles des pays développés, et en particulier les grandes puissances. Ces querelles sont perçues comme susceptibles de détourner le Tiers Monde de sa principal occupation qui est la lutte contre le sous développement. La volonté politique interne et internationale, de modifier des déséquilibres, économiques surtout, ne peut pas échapper au droit. Car tout système économique est lié à un régime juridique quil a largement déterminé. Ce droit, cest le droit du développement. Sous la pression des pays en voie de développement, lensemble du droit international, mais surtout, le droit du développement font place à la poursuite de finalités.

Les concepts du développement

Les théories et modèles de développement se répondent, les premières se corrigeant au fur et à mesure des expériences concrètes. Précisément, la crise des modèles de développement, est un résultat des échecs enregistrés dans les années soixante et soixante-dix, a abouti à la fin des années soixante-dix à une remise en cause du concept de développement lui-même, et des principes qui le fondent. Jusqualors en effet, tous les courants du développement, marxistes comme libéraux, avaient une même conception linéaire de lhistoire, une même vision universaliste du développement et de son impératif industriel. Déjà, lorsque ce terme est apparu, aux XVIIe-XVIIIe siècles, il était lié à lidée de progrès et à une approche évolutionniste de lunivers, dans la ligne darwinienne. Le développement se plaçait dans un plan divin global sur lhumanité. Jusque dans les années soixante en effet, le développement ne fut considéré quen termes de croissance économique.

Cest après la Seconde Guerre mondiale que des théories spécifiques au développement des pays du tiers monde ont été élaborées. Ainsi, les analyses, nées de la réflexion théorique et de la confrontation de la réalité, vont se multiplier pour répondre aux questions par les hommes politiques. Dès 1948, les Nations unies installent à Santiago du Chili la Commission économique pour lAmérique latine (Cepal), qui constituera, dans le tiers monde, un pole de recherche et un lieu délaboration productif de la pensée sur le développement. Mais, la plupart des théoriciens qui se penchent sur cette question sont, aujourdhui encore, originaire du nord.

Lanalyse du développement selon les différents courants des pensées

On ne peut parler de développement que dans les sociétés de production, cest-à dire celles dont lemprise croissante leur environnement est un principe central de fonctionnement. Il est difficile de parler de développement dans une société dont lobjectif principale est de tenir ou de rétablir des équilibres internes ou externes. Au moins peut-il sembler que lidée de développement sapplique à tous les types de sociétés "modernes", il existe au moins deux grandes catégories de situations où la

notion de développement ne semble pas utile. La première nous est la mieux connue. LOccident "moderne" parle peu pour lui-même de développement, parce que la modernisation dont il parle beaucoup plus souvent nest à ses yeux que lapplication des principes de la modernité. La proximité des deux mots indique clairement labsence de séparation réelle entre le fonctionnement de la société moderne et sa capacité de modernisation. Celle-ci nest que la modernité en acte, cest-à-dire le travail de la raison détruisant les obstacles accumulés par les tradition, les privilèges et les croyances. La modernisation est endogène ; elle est produite par la science et la technologie, léducation et les systèmes de communication, le marché et la liberté politique. Cest pourquoi la frontière a toujours été assez nette entre modernisation et développement. La première indique la capacité qua un système social de produire de la modernité ; le second se réfère à la volonté quont des acteurs sociaux, ou mieux, politique de transformer leur société.

La modernisation est un processus, le développement est une politique. Cet ethnocentrisme a conduit à appliquer au monde entier un modèle unique de modernisation et donc à trouver " en retard " les pays " sous développés ". Les protestations tout à fait justifiées qui se sont élevées contre ce biais idéologique ont conduit à un excès opposé, à refuser le concept de développement, alors quil avait été élaboré et appliqué justement pour rendre compte des transformations opérées selon dautres mécanismes que ceux des pays de modernisation endogène.

La modernisation peut être un objectif secondaire ou un simple moyen au service de leur indépendance par les pays qui affirment leur identité contre une domination extérieur, si lidée de modernisation endogène est étrangère à celle de développement, qui suppose néanmoins un lien direct entre croissance économique et modernisation sociale, dans quelles situations faut-il parler de développement ? La réponse doit être précise et permettre de remplacer une notion de portée générale par une catégorie socio-historique bien délimitée : le développement est la modernisation volontariste dune société par un État national ou étranger. Alors que la modernisation se place à lintérieur dune société et que la défense de lidentité et de lindépendance, si elle est dirigée par un État, mobilise aussi une société dont elle défend la culture dun État qui sidentifie à la modernité, à la rationalité, en rupture ou en tension avec une société jugée trop traditionnelle et conservatrice ou encore impuissante parce que dépendante.

Lidéologie socialiste a été la forme la plus influente de lidée de développement, car elle accordait un rôle moteur à la modernisation économique et technique, mais en lassociant à une mobilisation populaire contre une société à la fois injuste et archaïque. Lidée socialiste a débordé largement, au milieu du xxe siècle, le monde communiste, sétendant à une grande partie des pays non-alignés, gouvernés par des régimes nationalistes, et aussi à la plus grande partie des pays de régimes national-populaire, en particulier en Amérique latine où les deux plus grands pays du continent, le Brésil et le Mexique, sidentifièrent si fortement à lidée de développement quils créèrent des adjectif- desenvolvimentista, desarrollista- pour désigner leur propre régime politique. Lidée comme nous rappellerons un peu plus loin est que, la nature même du développement fait du passage du volontarisme étatique à la formation dacteurs sociaux autonomes le moment décisif et la difficulté principale du processus de développement.

Ce rôle central de lÉtat se manifeste dans les situations les plus diverses, des pays de capitalisme tardif comme lAllemagne, lItalie, le Japon, aux pays communistes, aux révolutions nationalistes et modernistes de droite et de gauche, en Turquie et en Iran par exemple (point qui a été fortement souligné pour ce dernier pays par Said Amir Arjomand, cette répartition du monde en trois zones est si nette quelle devrait se substituer à limage plus conventionnelle des trois mondes- capitaliste, socialiste et " tiers-monde "- qui est beaucoup moins exacte et utile car à lintérieur de ce quon nomme Tiers-monde se trouvent des éléments du premier monde et surtout de nombreux pays qui sont plus développementalistes ou même socialistes que communautaires.

Cette définition géographique est fortement liée à une définition historique, plus troublante encore. Tout se passe comme si la modernité avait rencontré des obstacles de plus en plus élevés à mesure quelle se diffusait loin de ses lieux de première apparition. On a appelé ère des Lumières ou du Progrès les deux siècles dominés par une modernisation occidentale qui se définissait elle-même avec Condorcet, comme le triomphe de la raison et le progrès de lesprit humain. Ensuit est venu le siècle de développement, du milieu du XIXe au début XXe siècle, quon pourrait appeler le siècle de Bismarck, tant fut dominant le modèle de lÉtat modernisateur qui entraîne lAllemagne, lItalie et le Japon avant de simposer à la Turquie, au Mexique, au Brésil et finalement à lÉgypte et surtout à lInde ; avant que le XXe siècle ne se termine sur la montée des nationalismes défensifs, et même des intégrismes qui dépassent le fondamentalisme en assurant lemprise de la loi religieuse sur une société civile qui perd toute autonomie, ce qui détruit le principe le plus central de la modernité.

Ce dépassement de lidée de développement par celle de la spécificité culturelle de chaque société ou région du monde rejoint un thème beaucoup plus traditionnel mai qui se renouvelle constamment et quon a toujours nommé lHistoire comparée des civilisations. Les channes de modernisation et les formes des développement ne dépendent-elles pas autant que des circonstances économiques, dorientations culturelles et, en particulier, religieuses? Ce qui ne signifie pas que ces explications soient sans valeur, comme lont dit trop vite les historiens et les sociologues dinspiration marxiste, mais quil faut reconnaître les limites des analyses qui mettent en rapport la modernisation avec telle ou telle situation économique politique ou culturelle et quil vaut mieux aujourdhui abandonner les études sur les causes générales de la modernisation pour insister, au contraire, sur les diverses combinaisons de forces et de projets sociaux qui défissent divers types daccès à la modernité. Lapport principal des critiques de gauche à lidée de modernisation est quelles ont montré la faiblesse de lidée même de modernité, trop facilement confondue avec lexpérience des pays les plus riches et les plus puissants.

Lhistoire de loccident nest-elle pas marquée avant tout par la séparation chrétienne du pouvoir spirituel, de lempereur et de lÉtat, même si le pouvoir des rois avait des fondements et des attributs religieux et si les réformes protestantes et catholiques ont paradoxalement abouti à des contre-réformes et au triomphe des principes cujus regio hujus religio, jusquà ce que simpose lautonomie de la société en Angleterre, surtout en 1688, puis lesprit des Lumières et partout la sécularisation, donc la séparation de lÉglise et de lÉtat. Mais ce principe de sécularisation entraîne à son tour plusieurs conséquences importantes. Un espace se forme ou triomphe la raison instrumental, la science, la technologie et aussi les protections quapportent, contre le pouvoir absolu, le marché et la liberté politique.

Les caractéristique positives de la situation ou se forme lidée de la modernisation peuvent être reformulées aussi comme des caractéristiques négatives : absence de patrimonialisme et de confusion du pouvoir spirituel et du pouvoir temporel dans la personne dun sultan ou dun empereur et tout autant absence dun État, dun pouvoir politique dissocié de la société par conquête ou par multiplicité de ses components ethniques et culturels.

Le modèle appelé ici modernisation a joué un rôle central dans les pays quon a appelés centraux et qui le sont en effet à la fois à cause de leur ancienneté et à cause de la puissance quils ont acquise et qui leur permis de consolider leur domination sur une grande partie du monde. Mais il ne faut pas identifier les pays dEurope, même réduite au cur de la modernisation, cest-à-dire à la Grande-Bretagne et à la Hollande, avec ce modèle analytique. Il est très probable quaucun pays ait jamais connu une modernisation entièrement endogène ( cf. en particulier Franco Ramirez ( sous la direction de ) Rethinkinge ).

Ces remarques prennent une forme nouvelle aujourdhui : les pays les plus avancés nont jamais étés entièrement modernisés, ils comportent toujours des poches dune grande pauvreté et dexclusion sur lesquelles le géographe anglais Dudley Sears a attiré depuis longtemps et avec force lattention ( cf. Endogenous development : Myth or Path, sous la direction de Stefan Musto, Tilburg, Eadi Books Series, 1988 ). Ce sont des démographes qui ont fait lusage le plus largement accepté du thème de la modernisation, comme le rappelle par exemple J.Cl .Chesnais dans La transition démographique, étapes, formes, implications économique, Paris, PUF, 1986, livre qui présente de longues séries temporelles ( 1720-1984 ) pour un grand nombre de pays. Les sociologues, au contraire, ont reconnu vite les limites et les biais des concepts de modernisation et se sont souvent efforcés de donner des meilleurs formulations de cette notion pour la sauver dun discrédit total.

Dans un pays en développement il est impossible de distinguer des univers sociaux et culturels séparés les uns des autres car tous sont traversés par le rôle prédominant de lÉtat, non pas dun État philosophe ou rationalisateur mais dun État mobilisateur, qui transforme la défense de lidentité nationale en volonté de modernisation économique, comme ce fut le cas aussi bien sous lempereur Meiji au Japon que sous le régime de Kémaliste en Turquie. Cette élite nagit pas conformément à un majorité populaire supposée éclairée; elle crée les conditions d la modernité qui à son tour permettra une modernisation endogène et donc la démocratie. Car le développement garde pour objectif la modernité et donc la modernisation, cest-à-dire la création endogène de la modernité.

Mais lessentiel est évidemment que ce pouvoir est de nature souvent non et même anti-démocratique, puisque la société nest pas capable par elle même, de produire la modernité et quil appartient au pouvoir de lÉtat de briser les résistances, de faire table rase du passée ou, au moins, dimposer le pouvoir dune avant-garde à une masse enfermée dans son ignorance, son isolement et sa dépendance matérielle et culturelle. Les théories occidentales qui ont identifiées la modernisation et la démocratie ne sont que des idéologies ethnocentriques car elles étendent à lensemble du monde un modèle qui ne vaut et encore partiellement que pour les sociétés centrales, cest-à-dire dominantes. Il serait plus exact de souligner combien les régimes développementalistes les plus efficaces ont étés nettement autoritaires, et ceci dautant plus nettement quon séloigne des centres de modernisation endogène.

Il ne peut pas exister de démocraties sans combinaisons des conflits dintérêts, représentés par de libres débats politiques, avec la référence de tout à la modernité et ses exigences, donc sans la combinaison dun principe social de pluralité et dun principe culturel dunité. Tandis que lidée de peuple volk, Pueblo, pôvo, popolo, narod en appelle à un principe social dunité, à une communauté ou au moins à une collectivité nationale, qui peut être compatible avec un pluralisme culturel respectant les coutumes des diverses régions ou la séparation des hommes et des femmes ou de diverses catégories dage. La situation de développement est celle ou lÉtat, qui en appelle à lunité et à la nation, impose sa volonté à la fois modernisatrice et nationaliste à une société considérée comme inerte, comme soumise à une nation étrangère ou comme animée dans certaines de ces parties par la seule recherche de lintérêt privé immédiat.

La société en développement est une société duale, dont une partie est déjà entrée dans la modernité tandis quune autre partie reste dominée par de puissants mécanisme de contrôle social et culturel. Cest une société ou la costa ouverte et marchande soppose à la sierra ou règnent les grands propriétaires fonciers ( ce qui nempêche dailleurs pas les deux élites dirigeantes de se partager le pouvoir ). Cette vérité est renforcée ou crée par la pénétration du capitalisme international, par une dépendance qui produit cette hétérogénéité structurelle dont A. Pinto fit, en Amérique latine, lanalyse la plus classique. Les intérêts des grandes entreprises internationales étant de vendre le type de biens quelle produisent pour le grand marché des pas centraux ( les automobiles en particulier ).

LÉtat développementiste construit la nation en renforçant une immense classe moyenne urbaine qui dépend beaucoup des ses largesses, en même temps quil reste enfermé dans sa faiblesse puisquil est associé à une faiblesse économique qui affaiblit lunité nationale en accentuant les distances entre secteur moderne et le secteur marginal ou informel de léconomie. Ce qui revient à dire que lÉtat développementiste apparaît là ou la modernisation est en grande partie exogène, ou les acteurs économiques et sociaux nationaux sont faibles, ou lindustrialisation est dirigée par des entreprises étrangères et des entreprises publiques plus que par des entreprises nationales.

A cette participation limitée et dépendante à la modernité soppose sans frontière nette une situation qui nest plus celle de la périphérie mais plutôt celle des pays producteurs de ressources pour les pays dominants, dénergie comme de main-duvre, de bases militaires comme de produits alimentaires. La logique du changement économique est, pour lessentiel, commandée ici par les intérêts des pays étrangers, ce qui entraîne, plus quune dualité, une véritable dissociation entre modernisation tournée vers lextérieur et une société traditionnelle ou même néo-traditionnelle reconstruite par le colonisateur.

Comment dans de telles conditions, la modernité ne serait-elle pas réduite dans ces pays quasi colonisés à la fourniture de ressources, en particulier en devises fortes, permettant la réalisation dun projet étranger à la modernisation et tout entier tourné, au contraire, vers un retour aux origines nationales, ethniques et culturelles et surtout religieuses ? Le rôle des ressources pétrolières en Arabie saoudite ou en Iran ne justifie aucunement quon parle dans de tels pays de développement, même sils connaissent des formes visibles de modernisation. Des mécanismes endogènes de croissance aux politiques fondées sur les nationalisme culturels, on peut donc suivre une dissociation de lactivité économique et de lorganisation sociale, et la dominance croissante de celle-ci par les intervention de lÉtat qui passe lui-même dun despotisme éclairé très proche de la situation libérale à la reconstruction autoritaire et populaire à la fois dune société conforme à des principes fixes par une révolution et par des traditions nationales.

La définition des modes daccès à la modernité qui pourrait être aisément complétée par une étude plus détaillée de toutes les formes de combinaisons entres eux permet de dépasser les excès idéologiques ou beaucoup se sont laissés enfermer ces dernières années. On a entendu rejeter toute références universaliste et en revanche on a lu à nouveau des intellectuels qui identifiaient le seul occident à un universalisme purifié de toute détermination particulière. Devons nous choisir entre un culturalisme et un rationalisme intransigeant ? Laffaire concerne directement les intellectuels français qui sont souvent sensible à la vocation duniversalisme qua proclamé dans le passé leur État, soit quand la France était la fille aînée de lÉglise, soit surtout quand elle se voulait le défenseur de principes immortels et de la raison contre les armée des princes ou contre la montée de la conscience nationale allemande.

Ne pourrait-on pas sortir des joutes idéologiques et reconnaître que lamour du prochain nexclut pas lamour de lhumanité, que le goût de la raison ne chasse pas nécessairement les sentiments, et qu J.J. Rousseau, critique social, défenseur de la pensée générale mais aussi rêveur solitaire, nous donne une image plus complète de 18éme siècle que les philosophes rationalistes dun côté, ou les convulsionnaires de saint Médard de lautre? Les intégristes emportés par leur lutte contre la domination occidentale mais aussi A. Finkielkraut, qui rejette tout ce qui nest pas universaliste, ne sopposent si furieusement que parce quils ignorent superbement ou méprise le monde du développement et ce mélange de raison et de nation qui sétend entre progrès de lesprit humain et la défense des traditions culturelles dun peuple.

Lidée de développement nous introduit à la connaissance de voies sinueuses et multiples de la modernités. Ny-t-il pas dautres manières de défendre la raison que de lopposer aux sentiments, à la croyance et à la tradition ? Nest-ce pas aussi avec le passée que se construit lavenir, plutôt que par le geste destructeur qui fait table rase de lacquis ?

Il serait dommageable, inversement, de réduire le monde à la dichotomie entre nations dominantes et nations prolétaires, ou plus simplement encore, entre nations développées et pays sous-développés, comme si devaient nécessairement échouer toutes tentatives de développement, cest-à-dire de combinaison de la modernisation économique et de la mobilisation sociale et nationale sous la conduite dun État volontariste. Définissons donc les caractères généraux des pays en développement avant danalyser les causes du succès ou de léchec des politiques de développement. Ce type danalyse a été trop peu pratiqué. Il amène été activement écarté aussi bien parce quil appliquait le concept de la modernisation en dehors de son champ historique, cest-à-dire quil réduisait le développement à la pénétration de la modernité, de la rationalité technique et à la dissolution des obstacles au progrès, que par ceux qui poussaient à lextrême la théorie de la dépendance et cherchaient dans les centres économiques mondiaux lexplication de ce qui se passait dans les pays dépendants.

La première caractéristique des acteurs sociaux du développement a déjà été signalée : cest leur hétérogénéité structurelle. Tirons-en une conséquence directe mais qui na pas toujours été perçue : dans les situations de développement on ne peut pas faire usage des catégories intégrées à lanalyse dune structure sociale, en particulier celle de classe sociale. Ceux qui parlent de classe capitalistes, de classe ouvrière ou même de classe paysanne en Amérique latine ou en Asie transportent de manière étourdie et dangereuse, hors de leur aire dapplication, des notions élaborées au cur même de la modernité, là ou la modernisation nest pas développement par lÉtat, mais uvre directe de la modernité elle-même.

Disons plus brutalement avec Alain Touraine que, chercher une solution dans les pays en développement signifie que, la plupart des pays doivent être à un moment ou un autre, dans un aspect ou un autre de leur vie sociale et politique, placés dans cette catégorie des mouvements sociaux au sens précis que nous donnons nous-même à ce terme, serait une erreur méthodologique. Nulle part il nest possible disoler des acteurs sociaux luttant à lintérieur dun ensemble national pour la direction sociale des principales ressources culturelles propre à un type sociétal. Nulle part il nest possible ou souhaitable de maintenir une frontière bien gardée entre lanalyse synchronique et lanalyse diachronique.

Le terme de multidimensionalité de laction collective débouche directement sur celui de subordination des acteurs sociaux aux acteurs politiques et à lÉtat quil faut même reformuler comme celui de la non-séparation de lÉtat, du système politique et des acteurs sociaux. Cette séparation est lun des points importants dans lanalyse des sociétés en modernisation; nous y parlerons de sociétés civiles, mais aussi des institutions politiques représentatives et nous savons que lÉtat nest pas séparable dune administration qui gère lautorité rationnelle légale. La séparation des pouvoirs, chère aux anglais et à Montesquieu, sétend au-delà du domaine que les philosophes politiques lui avait fixés. Au contraire, dans les pays en développement, cette séparation nexiste pas; les acteurs sociaux sont aussi des clientèles politiques, les mouvements sociaux sont aussi des initiatives du pouvoir central ou des dirigeants locaux; le pouvoir présidentiel domine le législatif comme lexécutif, et peu nombreux sont ceux qui croient à lindépendance du judiciaire.

Cest ici surtout que les règle des régimes communistes constituent la forme historique la plus importante des politiques de développement. LÉtat est ici révolutionnaire et populaire, et parle au nom des ouvriers, des paysans et de intellectuelles; il élimine la bourgeoisie et lutte pour la défense des camps socialistes. Il donne une place importante aux dirigeants syndicaux et exalte le travail et les travailleurs. Ne voyons pas de a posteriori dans ce discours de lÉtat communiste un pur mensonge, ce qui réduirait les régimes communistes à être des despotismes répressifs de type traditionnel.

Lintérêt exceptionnel que présente létude de lInde indépendante est que ce pays construit pendant une longue période et avec un haut niveau de conscience le système politico-sociale le plus équilibré ou lautoritarisme du pouvoir central se combinait avec une certaine autonomie de système politique au niveau des États comme au niveau fédéral et ou lexistence dacteurs et de mouvements sociaux, surtout dans le domaine rural, est ancienne. Une telle combinaison nest jamais réalisée dans aucun pays de lAmérique latine, le Brésil ayant connu pendant la plus grosse partie du dernier demi-siècle un régime autoritaire et anti-populiste, lArgentine ayant été ballottée entre un populisme démagogique et un retour forcé par voie de coup dÉtat à un libéralisme extrême et le Mexique enfin ayant maintenu pendant plus de cinquante ans une unité sans faille entre le président et la parti-État qui na laissé aucune autonomie au système politique et presque aucune aux acteurs sociaux qui nont souvent dautres moyens dexpressions que la violence.

Pour réaliser le développement dans le tiers monde, lOccident, toujours dans sa recherche des solutions, trouve une quil croit magique pour réaliser ses multiples projets. Il crée le programme dajustement structurel, cest un processus par lequel un État est amené à modifier sensiblement sa politique, voire ses structures économiques, à la suite de déficits graves et durables de sa balance des paiement et ses finances publiques. A partir des années quatre-vingt, des politiques dajustement structurel ont été de plus en plus fréquemment imposées aux pays fortement débiteurs comme préalables à loctroi de nouveaux crédits publics.

On distingue deux types dajustement. Le premier, généralement mis en uvre dans le cadre des recommandations du FMI, vise à rétablir les grands équilibre macro-économiques : stabilité de la monnaie et du niveau de prix, léquilibre des échanges extérieurs, etc. Le second, il est caractérisé par des interventions de la Banque mondiale, il a pour objectif la réorganisation des secteurs productifs, par exemple les entreprises publiques, lamélioration de certaines infrastructures telles que les moyens de transport et de communication, le système scolaire, les soins de santé primaire, etc. Ces politiques vont jusquà une remise en cause radicale des politiques de développement menées par les pays du tiers monde et, en particulier, du rôle de lÉtat dans léconomie.

La nécessité de la politique dajustement structurel a été mise en évidence par la crise de la dette, lorsque lon sest aperçu que, pour un certain nombre de pays, les seuls flux financiers navaient pas été en mesure de susciter un véritable processus de développement. Celui-ci est resté entravé par certaines faiblesses dites " structurelles ", conjuguées par des carences internes et les déséquilibres des échanges extérieurs. Ainsi, le FMI a décidé délargir sa " facilité dajustement structurel " afin daccorder des prêts à faible taux dintérêt et à durée supérieure à celle de ses opérations habituelles aux pays les plus pauvres ayant engagé des reformes économiques. Parmi les mesures les plus fréquemment appliquées figurent la réduction des dépenses publiques, notamment dans des secteurs " non productifs ", tels que, la santé ou léducation, la réduction des subventions, notamment aux produits alimentaires, la compression des effectifs du secteur public, laccroissement des taux dintérêt, la dévaluation de la monnaie, la libération des échanges des matières premières, et la privatisation des entreprises publiques.

Les controverses sont que, la question de lajustement structurel nest pas tant celle de la nécessité. Un pays ne peut durablement enregistrer un lourd déficit dans ses échanges avec lextérieur que celle de ses modalités. Les politiques dajustement structurel engagés par la plupart des pays du tiers monde avec le soutien dinstitutions comme le FMI ou la Banque mondiale, ont précisément été souvent controversées à cause de leur parti pris libéral. Partant dune analyse des mécanismes de léconomie internationale erronée, les solutions préconisées ne peuvent que renforcer la dépendance des pays en développement, affirment notamment les courant marxistes.

Appliquées sans précautions, ces politiques nécessite de mesures daccompagnement sans quoi, elles peuvent en tout cas se révéler néfaste. En effet, louverture dun pays et son intégration rapide au système économique international, la compression des dépenses publiques, la libération des prix et le réajustement monétaire (dévaluation) ne sont pas sans effets secondaires et doivent tout au moins faire lobjet de mesures daccompagnement. De même, la diminution des importations, effectuée sans discernement, peut conduire au désinvestissement, et finalement à la désindustrialisation dun pays, cest effet inverse de celui escompté. Cest ainsi que les politique dajustement structurel se sont traduite par une décroissance de la production nationale, pour plusieurs pays dAmérique latine : entre 1980 et 1986, le taux annuel moyen de croissance de la production intérieur brute fut de 0,4 % au Pérou, -0,8 % en Argentine, et de 2,6 % en Uruguay entre 182 et 1985.Si le prix de cet ajustement est lourd à payer pour léconomie du tiers monde dans son ensemble, ce sont biens souvent les franges les plus pauvres de la population qui en sont les premiers victimes. Cela résulte des mesures inhérentes au plan (par exemple le blocage des salaires dans un contextes dinflation), mais aussi de larbitrage du gouvernement qui a toute autorité pour décider des diminution de postes à lintérieur de son budget.

Enfin, nous conclurons avec Alain Touraine en disant que: " lÉtat développementiste nest pas un bureau dexperts ou de technocrates, pas davantage la clientèle personnelle dun leader charismatique. Il est un appareil de mobilisation politico-sociale quutilise aussi bien la corruption que la conscience nationale, la défense dintérêts corporatifs que le clientélisme, les campagnes contre lestablishment que la répression contre les mouvements sociaux indépendants ".

Médard Mwanyina Ndjabwanga
Cellule UDPS Toronto Sud/Est
Ontario (CANADA)


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