Les habits neufs de l’UDPS
De la social-démocratie au néolibéralisme
Après vingt ans de lutte politique acharnée en faveur de la liberté du peuple et de la démocratie au Congo aussi bien sous le système ubuesque du Maréchal Mobutu Sese Seko du Zaïre que sous le régime verrouillé de Laurent-Désiré Kabila, l’UDPS qui est sûrement l’organisation politique la mieux organisée voire la mieux coordonnée du pays, amorce un virage que d’aucuns qualifient sans ambages d’historique. Sans pour autant renier complètement son discours économique, sa base militante et ses engagements sociaux, cette mue lui permet de se positionner idéologiquement dans l’espace national présentement dominé par la classe politique nationaliste et lumumbiste. Inspirée par son appartenance à l’Internationale socialiste, elle lui permet également de tendre la main à une communauté politique et financière internationale qui est demeurée très souvent insensible à ses doléances.
Par Joël Lévy
Aujourd’hui incarnée par Étienne Tshisekedi, l’UDPS est un parti politique né dans le sillage du mobutisme dévastateur de la nation en 1982. Cette organisation devenue le symbole de la résistance de tout un peuple bâillonné par un pouvoir totalement inféodé aux intérêts internationaux, résulte avant tout de la volonté de 13 parlementaires du MPR de remanier de fond en comble le système politique du pays. Cette entreprise politique résulte de la volonté des représentants de la nation congolaise d’humaniser un régime qui a détruit, par ses errements et son absence de vision idéologique, autant toute notion de morale publique et de civisme que toute notion d’autorité légale et tout fondement juridique de l’État. Devant le refus irréversible du pouvoir mobutien d’opérer une métamorphose de la pratique politico-institutionnelle, les 13 frondeurs éjectés définitivement des instances suprêmes du parti unique, portent résolument le combat politique dans la rue. Ainsi espèrent-ils qu’en conscientisant la population, en intégrant leurs concitoyens opprimés à cette ultime bataille forcée, ils arriveraient à modifier substantiellement les mœurs politiques et, par conséquent, à dompter le mobutisme qui échappe impunément à tout contrôle et à toute responsabilité.
Ce qui anime profondément les pères fondateurs de l’UDPS, est concrètement la réhabilitation de l’État en tant qu’espace d’agir collectif et autorité légitime, de la démocratie en tant que jeu politique et pouvoir de contrôle institutionnel, ainsi que de la liberté en tant que reconnaissance des droits de l’individu et de sa place dans l’évolution de la société. Se situant à contre-courant des options du Maréchal Mobutu Sese Seko du Zaïre, ceux-ci voient dans l’institution étatique un instrument de régulation sociale. À ce titre, l’État en tant que catalyseur et moteur de la société, dispose d’un pouvoir d’incitation, d’impulsion. En tant que pilote et éclaireur (l’État-pilote, l’État-locomotive), ce dernier encadre les choix idéologiques de la collectivité, canalise les orientations politiques de la communauté. Étant sensiblement au cœur de l’action politique et économique, de l’activité sociale et culturelle, il est, selon l’UDPS, le garant de l’essor du pays et, par conséquent, celui de l’épanouissement des citoyens. À cet égard, il est au centre du développement. Une telle conception fait de l’État un véritable pôle d’intervention coercitif.
Cette coercition est idéologiquement dictée par des impératifs d’équité, de justice et de sécurité sociale liés essentiellement à l’émergence de trois strates sociologiques. D’abord, à l’irruption d’une classe moyenne scolarisée et professionnalisée qui s’entasse dans les banlieues périphériques. Ce pan de la société est, en réalité, complètement démuni, paupérisé, terrorisé voire traumatisé. Cette couche de la population réclame la démocratie en tant que système protecteur des citoyens et distributeur des richesses de la nation. Ensuite, à l’éclosion d’une classe d’opérateurs économiques essentiellement composée de propriétaires de petites et moyennes entreprises (PME). Celle-ci revendique la démocratie comme régime politique de contrôle fiscal, de responsabilisation de l’État et de réhabilitation des équipements et infrastructures du pays afin de mieux assurer la libre circulation des personnes, des biens marchands et des capitaux. Enfin, au réveil et à l’activisme d’une élite intellectuelle et universitaire foncièrement dévalorisée et négligée, délibérément appauvrie par le pouvoir mobutien afin de ne pas servir de contrepoids dans la société. Vivant dans une perpétuelle précarité, celle-ci voit dans la démocratie un instrument en faveur du changement, un outil en faveur de la libération des énergies collectives, de l’éclosion et de la protection des initiatives privées.
Si l’État rêvé par l’UDPS doit fixer les règles du jeu afin de générer le développement économique (la prospérité industrielle) et sociale (le régime de protection des citoyens et des salariés) dans son espace vital, il n’en demeure pas vrai que celui-ci accorde, au regard de son idéologie fondée sur la liberté, plus de d’espace et de volume aux entreprises tant publiques que privées. Concernant les entreprises publiques, celles-ci sont enfermées, productivisme oblige, dans l’obligation de résultat. Au profit de l’intérêt général, elles doivent générer des recettes permettant à l’État de constituer son budget qui est par essence un instrument de répartition des richesses. Les entreprises privées sont également mises à contribution. Pour cette organisation politique qui prône stratégiquement lors de sa fondation l’interventionnisme des pouvoirs publics, les PME et les artisans constituent intrinsèquement la pierre angulaire de l’économie nationale, la sève vivifiante de la société par la création d’emplois. Si ces forces vives ont pour mission la production, la création des richesses et le profit, il appartient à l’État d’orienter, d’encadrer l’activité économique de ces entités afin de satisfaire irrévocablement à ses priorités d’égalité sociale entre les citoyens.
Malgré la volonté du discours politique, cette vision de l’UDPS est-elle pratiquement réalisable ? En effet, lorsque ce parti d’opposition antimobutiste voit le jour, le Zaïre est déjà politiquement confiné dans un régime de tutelle défini par les puissances extérieures. Les bailleurs de fonds internationaux (FMI et Banque mondiale) lui imposent sévèrement sous le couvert des plans de relance (Plan Mobutu, Plan de relance économique et sociale, État de justice sociale) des programmes d’ajustement structurel (PAS). Dans cette optique, un administrateur de la Banque mondiale, M. Blumenthal, est directement envoyé au chevet de la Banque centrale à Kinshasa conformément au cahier des charges. Mais, la corruption et la gabegie financière conjuguée à la vouyoucratie (le gangstérisme ou le banditisme d’État) qui gangrènent l’économie du pays, finissent par avoir complètement raison de ce fonctionnaire international. Prônant la bonne gouvernance, ces remèdes de cheval administrés au pays sous la bénédiction de la communauté financière internationale ont naturellement pour effet de démanteler le tissu social par le chômage artificiellement créé par la défonctionnnarisation de l’appareil étatico-administratif. Ils assombrissent évidemment le spectre social par l’entretien de la précarité liée à la suppression arbitraire des revenus dévolus aux salariés de l’État et des entreprises publiques.
Il importe de souligner que la communauté internationale et l’UDPS n’émettent aucunement sur la même longueur d’ondes au début des années quatre-vingt. En effet, à cette période de lutte politique intense, l’idéologie mondiale impose drastiquement aux gouvernements des pays du Tiers-Monde la maîtrise des finances publiques, la diminution du train de vie de l’État, une rigoureuse gestion des services publics et des entreprises parapubliques, même au détriment de toutes leurs politiques sociales, afin de rembourser la dette. Dans cette hypothèse, l’UDPS appuyée par des forces syndicales très implantées dans la fonction publique pouvait-elle vraiment réussir son pari d’équité sociale et de prospérité économique en dirigeant un État pupille ? Largement noyautée par une base nationaliste très proche des idéaux lumumbistes, pouvait-elle appliquer sérieusement des politiques publiques totalement décidées par l’extérieur, d’autant plus que celles-ci s’opposant aux intérêts vitaux de la nation risquaient de mécontenter sa base militante ? Comme l’UDPS ne garantit point l’applicabilité de telles décisions causant des torts à la population, elle n’est pas du tout soutenue par la communauté internationale dans son combat idéologique contre le mobutisme qui joue pendant ce temps les prolongations en raison des enjeux fondamentaux de la guerre froide en Afrique (le soutien stratégique à Jonas Savimbi et à l’UNITA dans la guerre civile angolaise).
Les années quatre-vingt-dix consacrent le triomphe de l’entreprise privée et du néolibéralisme dont la principale conséquence est inversement le recul de l’État. Sous prétexte d’appuyer toute réforme démocratique, la communauté financière internationale qui table logiquement sur la vulnérabilité politique du Maréchal-président Mobutu Sese Seko du Zaïre, exige à titre d’application des PAS, la privatisation des entreprises publiques dont celles émargeant particulièrement au lucratif secteur minier. Mais, c’est sans compter sur la combativité du chef de l’État zaïrois. Indéfectiblement soutenu par sa garde prétorienne et par la bourgeoisie compradore nationale, celui-ci refuse catégoriquement d’obtempérer puisque ces sociétés constituent financièrement l’unique source des revenus de son régime privé depuis des lustres de l’aide étrangère. Ainsi, pour déstabiliser la présidence de Mobutu, les bailleurs de fonds internationaux décident de soutenir l’opposition démocratique dans la conquête du pouvoir à Kinshasa.
Dans un premier temps, des intérêts extérieurs qui veulent outrepasser le régime zaïrois, décident d’appuyer sous certaines conditions l’UDPS. Celle-ci est déjà parrainée par l’Église catholique (le cardinal Joseph Malula, défunt archevêque de Kinshasa, y a joué un rôle prépondérant et un lobbying remarquable auprès du Saint-Siège à Rome), en raison de son poids moral et de sa force politique au sein de l’opinion. Aussi dispose-t-elle déjà d’une certaine audience au sein du parti socialiste belge et du parti démocrate des États-Unis d’Amérique. Il ne faut point oublier que les 13 parlementaires frondeurs du MPR et les pères fondateurs de l’UDPS ont eu leur vie sauve grâce à l’administration du président républicain Ronald Wilson Reagan. En effet, le chef de l’État zaïrois avait effectivement tenté à plusieurs reprises de les éliminer physiquement en manigançant de la manière dont il a seul le secret un faux complot politique, lequel n’est pas sans rappeler celui tragique des conjurés et pendus de la Pentecôte en 1966. Peine vraiment perdue !
Dans un deuxième temps, la communauté politique et financière internationale relayée par certains gouvernements demande expressément à l’UDPS de respecter les engagements du Zaïre que le président Mobutu ne veut honorer. Ce parti antimobutiste observe un mutisme total qui ne satisfait pas aux attentes des bailleurs de fonds mondiaux, notamment en matière de privatisation du patrimoine minier congolais. Ainsi, la décision est au niveau international prise de se passer carrément des services de cette plate-forme de l’opposition démocratique et légaliste. Ces puissants intérêts financiers appuient alors la classe politique néomobutiste (les kengistes ou les amis politiques du Premier ministre Joseph-Léon Kengo wa Dondo) composée des technocrates gestionnaires très rodés dans l’application de PAS et extrêmement spécialisés dans le transfert des capitaux dilapidés via les circuits bancaires internationaux. C’est ainsi que l’UDPS sous la direction d’Étienne Tshisekedi se voit échapper le pouvoir à trois reprises en septembre 1991, janvier 1993 et en avril 1997.
En 1999, l’UDPS dépoussière profondément son discours politique témoignant inlassablement de l’héritage datant de la période mobutiste. Cette nouvelle doctrine ou idéologie qui se veut davantage dans sa formulation un accommodement, un ajustement, un agencement par rapport aux données politiques nationales et internationales, rompt substantiellement avec l’interventionnisme de l’État. Convertie à la logique libérale du marché, ce mouvement politique ne reconnaît plus à l’État garant de l’intérêt général son rôle de moteur ou de catalyseur. Si elle conserve ses tâches de souveraineté dans le domaine pointu de la sécurité publique, de l’ordre et de la défense, cette institution jadis au cœur de la société perd même son pouvoir d’impulsion et d’incitation sur le terrain économique. Pour l’UDPS, le développement devient le leitmotiv du marché qui est créateur des richesses, générateur de la croissance et, en bout de chaîne, porteur d’emploi. Le rôle reconnu à l’État dans ce domaine est la définition d’un cadre macro-économique sûr et protecteur des investissements aussi bien nationaux qu’internationaux.
Expulsant l’État du domaine économique, l’UDPS accepte en corollaire le principe cardinal de privatisation. En d’autres termes, elle accepte de céder la gestion des entreprises publiques à des partenaires privés, qu’ils soient nationaux ou internationaux dans des secteurs stratégiques (les mines, l’électricité, les télécommunications, etc.). Dictée par la logique économique de la plus-value, cette cession ou concession n’est plus idéologiquement interprétée comme un bradage du patrimoine national. Il appert que cette vision moderne constitue indubitablement une véritable révolution dans la pensée politique congolaise inspirée par la loi Bakajika de 1961. En effet, ce texte juridique fondamental qui est au cœur de la souveraineté du pays et, surtout, du nationalisme congolais, dispose que ‘‘le sol et le sous-sol appartiennent au Congo et à son peuple’’ En réalité, qu’est-ce qui explique fondamentalement ce virage idéologique ? Est-ce le souci de se démarquer de nouvelles autorités politiques et gouvernementales de Kinshasa ? Est-ce le souci de plaire à une nouvelle clientèle politique nationale ? Est-ce l’opportunité de séduire la communauté financière internationale ?
Il y a lieu de constater que l’évolution de la pensée économique de l’UDPS s’opère au moment où l’ex-Zaïre redevenu comme naguère République démocratique du Congo connaît un changement de régime politique. En effet, depuis l’avènement du rebelle Laurent-Désiré Kabila qui s’est emparé du pouvoir à Kinshasa sans y être vraiment préparé, la base politique lumumbiste et nationaliste qui soutient l’entreprise tshisekediste, semble avoir fait défection au profit du nouveau pouvoir. Cette mutation intervient également au moment où certaines voix autorisées de la direction nationale de l’UDPS accusent ouvertement les nouveaux maîtres du pays d’avoir subtilisé le projet de société élaboré par les stratèges de leur parti dans le cadre de la CNS et les concepts y afférents : ‘‘la reconstruction nationale, l’économie sociale de marché, etc.’’ À ce propos, il convient de souligner que certains vétérans de la politique congolaise voire certains vieux routiers du lumumbisme historique reprochent systématiquement à l’actuel gouvernement de la RDC de n’avoir aucun projet politique, aucun programme, ni aucune vision pour le pays. A ce titre, quelques-uns ont même connu la privation de leurs libertés en séjournant au centre de rééducation pénitentiaire de la Ville de Kinshasa ou de l’intérieur du pays.
Avec le séisme politique produit par la chute du régime mobutiste, le remaniement du discours économique de l’UDPS pourrait-il naturellement s’expliquer par la volonté de la direction nationale du parti d’élargir horizontalement sa base politique ? À cet effet, le parti tshisekediste chercherait-il à intégrer dans sa stratégie de conquête du pouvoir les cadres néomobutistes sensibles au discours néolibérale de la communauté internationale et particulièrement l’application des PAS ? S’il en est vraiment ainsi, cette stratégie dictée par la recomposition du paysage politique national serait indubitablement, en raison du nouveau credo, à l’opposé de la plate-forme politique et gouvernementale. Car, les Comités du pouvoir populaire (CPP) qui tiennent présentement les rênes du pays, recrutent les mobutistes nationalistes très fidèles à l’interventionnisme et au dirigisme économique de l’État. Force est de constater que Kabila s’oppose à la logique du marché même s’il encourage la création des PME. La fermeture des bureaux de change accusés par le gouvernement de déprécier abusivement la valeur monétaire du franc congolais au profit du dollar US témoigne-t-elle de cette volonté politique ?
Ce nouveau discours économique qui fait croire à d’aucuns que la communauté internationale s’exprime désormais dans la bouche de Tshisekedi, est manifestement dicté par les grands bouleversements internationaux liés au contexte mercantile de la globalisation. Par conséquent, faudrait-il effectivement voir là une volonté idéologique de l’UDPS de séduire les puissants intérêts politiques et financiers du monde qui hésitent toujours à coopter ce mouvement ? Il importe de rappeler que le pouvoir nationaliste de Kinshasa incarné actuellement par le président autoproclamé Laurent-Désiré Kabila n’est pas très sensible à la mondialisation. Celle-ci nécessite dans le cadre de son pays la privatisation des entreprises publiques. En effet, ce guérillero postmarxiste et postmaoïste qui bénéficie pourtant de l’onction des intérêts politiques et financiers judéo-anglo-saxons afin de renverser Mobutu Sese Seko, est très rattaché idéologiquement au discours politique étatiste. C’est pour cette raison fondamentale qu’il crée à n’en pas finir – à l’image du Guide libyen de la Jamahiriya Mouammar-el-Kadhafi - des sociétés d’État voire des sociétés mixtes afin de préserver le patrimoine national. Par conséquent, en raison du glissement du discours économique entrepris par le Premier ministre Étienne Tshisekedi vers le néolibéralisme, qui est donc techniquement et pratiquement incompatible, antinomique à la justice sociale, l’UDPS cesse-t-elle d’être intrinsèquement voire réellement un parti progressiste ? Force est de souligner que cette nouvelle doctrine est logiquement dans sa formulation un alignement à l’idéologie libérale et sociale inspirant l’internationale socialiste dont fait partie ce mouvement légaliste et démocratique de la RDC !