Chantre de la Paix et Héraut de la Démocratie au Congo

Par Joël Lévy

Peu importe ce que l’on pourrait éventuellement penser du personnage, de son idéologie et de ses actions, il y a lieu de reconnaître que depuis son engagement en faveur de la démocratie, le juriste Étienne Tshisekedi est l’homme politique congolais qui incarne et symbolise de nos jours la logique, la constance et la cohérence. La plupart de ses adversaires voire de ses ennemis reconnaissent ses capacités intellectuelles de chef, d’organisateur et d’homme-orchestre. Toutefois, certains disent de lui qu’il est d’une fermeté à toutes épreuves. D’autres affirment qu’il est d’une intransigeance suicidaire voire débile dans la mesure où la politique est l’art du compromis. À ce titre, il devrait savoir mettre de l’eau dans son vin.

Né en 1932 à Kananga (ex-Luluabourg) au Kasaï Occidental, Étienne Tshisekedi présente cette particularité d’être un naufragé des Iè et IIè républiques. Il présente surtout cette singularité d’avoir participé aux différents gouvernements décisifs au destin politique de son pays. Force est de souligner qu'il entame timidement sa carrière politique à l’âge de 26 ans. Parallèlement à ses études universitaires (doctorat en droit), ce dernier assume rigoureusement en 1958-59 les fonctions de conseiller politique au sein du Mouvement National Congolais (MNC) cofondé par Joseph Iléo Songo Amba et Albert Kalonji Ditunga, et présidé par le syndicaliste Patrice-Émery Lumumba. Lorsque le Congo accède finalement à la souveraineté internationale le 30 juin 1960, Tshisekedi est ministre de la province du Sud-Kasaï. Mais, le 15 septembre, il est vite rappelé par le colonel Joseph-Désiré Mobutu aux hautes fonctions nationales en qualité de membre du collège des commissaires généraux (CCG) présidé par Justin-Marie Bomboko Lokumba - à cette époque, il est nommé commissaire général adjoint à la justice - pour officiellement assurer le fonctionnement technique et administratif du nouvel État totalement paralysé par des querelles byzantines de la classe politique.

Entre 1965 et 1969, Étienne Tshisekedi participe directement à titre de représentant du Kasaï Oriental au gouvernement du lieutenant-général Mobutu Joseph-Désiré Mobutu qui subvertit l’ordre politico-constitutionnel incarné par le président Joseph Kasa-Vubu et le Premier ministre Évariste Kimba. Il devient même l’homme fort du régime en occupant les fonctions de ministre de l’intérieur et des affaires coutumières (1965) dans le cabinet du colonel Léonard Mulamba avec pour objectif primordial d’initier la rédaction d’une nouvelle charte constitutionnelle et de fonder un parti politique qui serait le fer de lance idéologique du nouveau pouvoir. Après la suppression de la primature en 1967, il assume successivement les hautes charges de ministre de la justice (1968) et celles de ministre du plan, de la recherche scientifique et de l’aménagement du territoire (1969).

Sous son égide, le pays se dote effectivement d’une nouvelle constitution à saveur présidentielle adoptée par voie référendaire (1967). Ce texte juridique qui fait du président de la république le seul patron de l’Exécutif, prévoit expressément en son article 4 la création effective d’une deuxième organisation politique. Celle-ci serait concurrentielle au parti gouvernemental mobutiste, le Mouvement populaire de la révolution (Mpr), dont Étienne Tshisekedi est aussi par excellence le cofondateur. Articulées autour de la démocratie et de la justice distributive de l’État, les orientations idéologiques de cette plate-forme politique et gouvernementale sont consignées dans le bréviaire du parti dénommé ‘‘Le Manifeste de la N’Sélé’’ dont il est surtout le principal rédacteur.

Toutefois, les divergences de fond entre Mobutu et Tshisekedi apparaissent au grand jour à partir de 1968 pour des questions liées à la tolérance politique, à l’exercice des libertés publiques et à l’égalité de tous les citoyens devant la loi supême de l’État. Craignant la révolte de l’élite intellectuelle et universitaire qui l’a soutenu promptement lors de la prise du pouvoir en 1965, Mobutu verrouille son régime, écarte un par un ses opposants internes et, par conséquent, exile Étienne Tshisekedi en tant qu’ambassadeur du Congo au Maroc de 1969 à 1970. Dès son retour définitif au pays, ce dernier est immédiatement élu député du Kasaï Oriental sous la bannière du parti unique, le Mpr en 1970. Parallèlement à cette charge politique, il est nommé président du conseil d’administration de la compagnie nationale de transport aérien Air Zaïre. Cette désignation est-elle une manière pour le pouvoir de l’empêcher d’avoir directement un œil sur les affaires politico-étatiques de la nation? Il importe de relever que sous sa gouverne, cette société publique qui est le fleuron du pays, se modernise en se dotant des avions long et moyen courrier (Jumbo jet 747, DC 10) et aussi en desservant plusieurs lignes nationales et internationales. Dès qu’il est par contre remplacé à ce poste stratégique, cette compagnie nationale Air Zaïre amorce progressivement sa descente aux enfers. Elle entame sa lente agonie jusqu’à sa liquidation par la cleptocratie mobutienne.

Dans la législature de 1977, Étienne Tshisekedi qui est aisément élu par ses pairs vice-président de l’assemblée nationale se distingue en compagnie d’autres parlementaires du Parti-État dont Beltchika Kalubye, Bernardin Mungul Diaka, Joseph Ngalula, dans la critique objective de la gestion politique et gouvernementale. Face aux horribles massacres d’Idiofa (Bandundu) en 1978 et de Katékélayi (Kasaï Oriental) en 1979 attribués aux Forces armées zaïroises (Faz), il ne reste pas totalement inactif. Il engage un bras de fer avec les autorités politiques du pays. Il demande expressément des comptes au gouvernement afin de clarifier les circonstances desdites bavures. Devant l’absence de transparence et surtout le manque de collaboration du président Mobutu Sese Seko, il saisit immédiatement en compagnie d’autres collègues les instances internationales dont les organismes de défense des droits de l’homme (Amnesty International) dans le but de faire pression sur le gouvernement de Kinshasa.

En 1980, Étienne Tshisekedi conclut de façon péremptoire au sabordage du système politique mobutien qui ne correspond nullement aux intérêts légitimes du peuple congolais. Avec un groupe de 13 parlementaires du Mpr, il co-écrit et cosigne un mémorandum adressé directement au président Mobutu du Zaïre. Ce document de 52 pages qui est sûrement vécu comme une offense par le chef de l’État, propose objectivement des voies de réforme structurelle et de développement. À partir de cet instant, l’opposition de Tshisekedi cesse d’être souterraine pour devenir visible et officielle. Force est de constater que cette fronde se manifeste bruyamment au sein des instances politiques du Parti-État avant d’être transportée dans la rue. À ce moment précis, la liberté de parole qui est politiquement confisquée par le Mpr depuis le coup d’État de 1965, est finalement rendue aux représentants de la nation par les 13 parlementaires. Craignant de perdre le pouvoir, le chef de l’État zaïrois refuse obstinément de remanier l’idéologie de son régime politico-militaire et le fonctionnement du Parti-État. À ce titre, Tshisekedi et ses collègues sont brutalement arrêtés. Accusés arbitrairement d’atteinte à la sûreté de l’État, ils sont tous emprisonnés. Déchus de leur qualité parlementaire, ceux-ci sont relégués dans leur village d’origine.

Tirant profit de la constitution de 1967 dont il est le véritable géniteur et qui prévoie naturellement la création d’un deuxième parti politique en marge du Mpr, Étienne Tshisekedi crée avec le concours de 13 parlementaires l’Union pour la démocratie et le progrès social (Udps). Dès cet instant, la liberté de parole est accordée au peuple. La doctrine de ce mouvement politique qui est né dans le sillage du mobutisme, s’articule autour de l’idéal social-démocrate, du parlementarisme bicaméral, de la typologie fédérale de l’État et d’une constitution nationale fondée sur l’idéologie des droits de la personne humaine. Toutes ces idées triomphent magistralement lors des assises de la Conférence nationale souveraine de 1992 (Cns) où il est élu haut la main Premier ministre du pays par les divers délégués du peuple dans cette haute assemblée. Déjà, en 1991, il fut désigné chef du gouvernement d’union nationale sur la base des accords du Palais de Marbre.

Il importe de souligner que les résolutions de cette institution nationale sont brutalement ignorées aussi bien par le Maréchal Mobutu que par les actuels maîtres de la République démocratique du Congo. Au moment de la guerre de libération, ces derniers sont appuyés par les pays de la coalition de conscience africaine dont l’intervention militaire est dénoncée par Étienne Tshisekedi qui y voit surtout une atteinte à la démocratie et une agression physique à la souveraineté du pays. Il convient de mentionner qu’en 1997, les tombeurs du dictateur zaïrois prétextent que les textes de la Cns censés régenter la transition, perpétuent insolemment le néocolonialisme.

Mais, depuis le renversement des instruments de la Cns et la tragique fin du régime mobutiste, Tshisekedi se bat énergiquement pour la restauration de la démocratie, l’édification d’un régime politique et constitutionnel respectant strictement la volonté populaire, les droits individuels et les libertés publiques. À cet effet, il entreprend une tournée en Amérique du Nord, après l’Afrique et l’Union Européenne pour sensibliser l’opinion publique internationale sur la situation critique au Congo, demander aux différents gouvernements et décideurs mondiaux, de faire pression sur les responsables politiques congolais dans le dessein de relancer le processus politico-démocratique et les accords de paix au Congo. C’est dans ce cadre que le Magazine L’Autre Diaspora l’a rencontré totalement métamorphosé afin de vous partager ses réflexions politiques sur l’avenir de son pays.